La toute dernière décennie du vingtième siècle nous aura permis d’assister à la propagation fulgurante de la culture numérique. Sociologues et psychologues du temps présent voient là le creuset d’une véritable mutation anthropologique, puisque sur la base de ces nouveaux acquis technologiques et culturels, nous avons vu, en l’espace d’à peine quinze ans, nos façons de penser le corps et de ressentir le temps et l’espace se transformer prodigieusement.
La science-fiction au cinéma et dans les nouveaux médias dissémine cet imaginaire d’un individu en mutation. En explorant le temps présent et futur à travers les figures du clone, de l’androïde, du mutant ou du cyborg, ces fictions technoscientifiques questionnent la substance et les frontières du genre humain. Dans ces métaphores percutantes autour de l’être humain se jouent également, grâce à la modélisation numérique, une nouvelle plasticité du corps. Celle-ci faisant aussi écho aux avancées scientifiques actuelles dans le domaine des biotechnologies. En conséquence, de nombreux projets artistiques travaillent le corps comme une matière brute et malléable, comme un sujet de folles expérimentations chirurgicales ou scientifiques. Il ressort de certaines de ces propositions artistiques, comme celles de Patricia Piccinini, que le vivant serait en quelque sorte devenu une pâte à modeler, une matière informe prête à être façonnée par une force technologique grandissante. Son projet Leather Landscape nous offre d’ailleurs une vision plutôt dystopique de notre évolution scientifique et technologique. Dans cette œuvre sculpturale réalisée grâce à la modélisation 3D, une enfant semble intriguée par la présence de petits êtres étranges et hybrides. Il va sans dire que ce type de proposition artistique agit également comme un exutoire pour nos fantasmes et anxiétés toutes contemporaines, face à ces compétences récemment acquises, qui permettent de recréer artificiellement des formes de vie ou de modifier les patrons génétiques.
Le corps classique ne constitue plus le seul pilier de l’identité, la culture numérique et technoscientifique actuelle favorise les appartenances multiples. Les figures identitaires sont désormais protéiformes. En reproduisant à une échelle surdimensionnée les échantillons d’ADN de ses amis, Iñgo Manglano-Ovale repousse les frontières de genre et de race. Cette production artistique met également en relief la manière dont nous intériorisons désormais l’idée du génome comme partie prenante de notre identité. À cet égard, Nancy Burson questionne plus largement l’identité du genre humain. Dans son installation The Human Race Machine, un logiciel permet au participant de voir son visage sous les traits des grandes familles raciales de la planète. Partant du fait que l’ADN serait à 99,97 % identique chez tous les humains, elle questionne le concept d’appartenance raciale et veut mettre en relief ce qui nous rassemble comme genre humain. Ce projet numérique, on ne peut plus politique, circule actuellement dans plusieurs villes américaines..
.(extrait)

ETC