Du 27 au 29 octobre dernier, la revue ETC, en association avec le Musée d’art contemporain de Montréal, présentait le colloque international Max et Iris Stern sur « La critique d’art entre diffusion et prospection ». L’idée de faire aujourd’hui un colloque sur la critique d’art pouvait paraître contingente d’abord parce que les colloques sur le sujet sont très fréquents (pas une année ne passe sans que nous soyons conviés à faire un état de ces lieux); ensuite parce que la critique peut sembler ne pas être une entrée particulièrement pertinente pour aborder les transformations de l’art contemporain. Mais le colloque a donné lieu à des conférences, à des questions, à des débats d’une très grande pertinence et vraiment passionnants. Déjà, il a été l’occasion de rassembler des intervenants de plusieurs générations, de professions variées (des critiques, des directrices de revue, des conservateurs, des professeurs des collèges et des universités) et, surtout, de milieux nationaux très différents. On a pu, parfois, avoir l’impression que le colloque faisait entendre plusieurs conversations intimes en parallèle (notamment : celle des Français poursuivant entre eux un débat entamé ailleurs sur les problèmes de la France et de l’Europe, et celle des Québécois faisant le point sur la situation au Québec; celle des critiques actifs, et celle des historiens, etc.). Mais il a sans doute permis d’ouvrir un dialogue et, surtout, à chacun, de sortir de soi.
Il est impossible de résumer trois longues journées de colloque en quelques feuillets sans oublier, ni trahir, l’essentiel. Mais si l’on devait seulement identifier les principales questions qui ont été abordées et souvent reprises, il faudrait évidemment d’abord parler de la « crise de la critique ». Certaines conférencières, notamment Mona Hakim et Isabelle Lelarge, ont déploré le déclin du jugement, ici et ailleurs, et plus généralement de l’engagement critique, de la « critique de position ». Certains, comme Éric Chenet, ont même établi un lien entre ce désengagement critique et le retrait du politique dont ont parlé les sociologues de l’individualisme contemporain.
Au fil du colloque, certaines hypothèses ont été formulées sur les causes de ce déclin apparent du jugement. Certains ont évoqué la perte des critères. Mais, comme le notaient Johanne Lamoureux, puis Norbert Hillaire, la critique se porte peut-être mal, mais elle a toujours mal été. Il faut le rappeler, la crise des critères est sans doute constitutive de la modernité : la question de la définition du beau et des critères de l’art se pose dès le moment où le monopole de l’Académie commence à être interrogé, au Salon notamment, là précisément où naît la critique d’art.
D’autres ont évoqué une nouvelle résistance au jugement ou, du moins, à sa formulation péremptoire. Plusieurs l’ont noté, la plupart des critiques n’ont pas l’impression de s’être soustraits à leur devoir judiciaire, mais seulement de l’accomplir autrement, dans la sélection des œuvres, des artistes, des expositions à « couvrir », comme le font les commissaires. (De ce point de vue, André-Louis Paré, Maïté Vissault et Patrice Loubier étaient peut-être ici les critiques les plus engagés qui ont eu le courage de présenter leurs choix de critiques, même si ce n’était que sous la forme brève du diaporama). Et puis, comme le notait Chantal Pontbriand, le nombre grandissant des événements à couvrir oblige à une sélection serrée, qui peut favoriser la couverture des seules œuvres appréciées. Enfin, il faut ajouter que la critique pourrait bien aussi résister au jugement parce que, justement, nous vivons aujourd’hui sous le règne de l’opinion.
Certains attribuent ce déclin du jugement aux contraintes éditoriales la sélection des œuvres à couvrir et le mode d’attribution des articles par les rédactions, l’espace disponible et le support de diffusion du périodique, etc. Ces contraintes augmentent probablement à mesure que l’on « monte » dans la « hiérarchie » des publications, des revues spécialisées trimestrielles à moindre tirage aux hebdomadaires culturels, des hebdomadaires culturels aux quotidiens, des quotidiens aux médias électroniques comme nous l’a rappelé Nicolas Mavrikakis.
D’autres ont invoqué l’intimité du milieu de l’art. Il est certain que le milieu de l’art est petit et que tout le monde finit par connaître tout le monde, non seulement à Montréal et au Québec, mais aussi, bien sûr, partout ailleurs, à Paris, comme à New York. Ce qui fait la différence, ici du moins, c’est peut-être le déclin (relatif) des factions, des factions sociales, esthétiques, idéologiques. Comme le disait Johanne Lamoureux, le milieu de l’art ici est consensuel. Mais la raison décisive est sans doute la fragilité de la situation de l’artiste, surtout sur le plan économique. Tout le monde s’entend pour dire que l’art la vie d’artiste est, ici, aujourd’hui, difficile et que la critique doit être constructive et mieux encourageante.
Mais la cause la plus criante de cette crise de la critique est sans doute la transformation de l’art contemporain en industrie culturelle. Ce constat a été fait par la plupart des conférenciers et des intervenants, qu’ils aient ou non, d’ailleurs, accepté le diagnostic d’une « crise de la critique » ou « du jugement ». C’est l’autre principale question sans aucun doute la plus importante que le colloque a abordée. Les termes employés ...(extrait)