Si la vision de l’art japonais contemporain que nous donne l’Occident semble teintée de parodie et d’un ludisme juvénile, l’art qui se fait au Japon est très diversifié, révélant parfois une conscience aiguë du passé et de l’histoire. C’est le cas de l’œuvre de Chihiro Minato, photographe, vidéaste, commissaire et théoricien de l’art, que nous avons rencontré à l’Institut franco-japonais de Tokyo, où il participait à une exposition sur la Mémoire d’Okinawa. Ses préoccupations pour la conservation d’une mémoire historique et politique s’étendent au-delà de la péninsule du Japon et il publiait en 2005 un livre1 de photos sur l’Imprimerie Nationale du XVe arrondissement de Paris, et sur les origines de la civilisation européenne à travers les plus anciens sites grecs, dans un concept particulier qui tend à réécrire l’histoire au moyen de la photographie, en mettant en relation le sacré, l’interdit et le politique. Parmi ses nombreuses expositions internationales dans plusieurs institutions et musées, notons que Chiriro Minato a participé, en 1995, au Mois de la photo à Montréal.
Christine Palmiéri : La production photographique japonaise des quinze dernières années s’offre à nous selon de multiples modalités et genres. De la photographie réaliste et contemplative d’un Sugimoto, à la photographie baroque et surréaliste de Mariko Mori, ou encore Araki, ou Mitamura, Aida, Morimura, Okada ou Ueda, il semble que ces artistes aient en commun le souci du détail, de la précision, de la netteté, une rigueur esthétique particulière.
Chihiro Minato : L’une des origines de ce souci du détail, de tout ce qui est technique, devenu une des caractéristiques de la vie japonaise, remonte aux années 20 et 30, alors que quelques photographes et artistes japonais ont étudié le modernisme en Europe, au Bauhaus par exemple, et sont revenus avec un souci pour la matière. La deuxième raison, c’est que le Japon est l’un des plus gros pays producteurs d’appareils numériques; nous sommes donc tentés de mettre de l’avant toutes les possibilités techniques qu’offre le numérique, peut-être un peu plus que d’autres artistes dans d’autres pays. Nous sommes plus près des producteurs comme Epson ou Canon; il existe sûrement plus de possibilités de tester des techniques qui ne sont pas encore mises sur le marché. Par exemple, j’ai travaillé il y a dix ans déjà sur une imprimante Epson qui n’était pas commercialisée à l’époque, et c’était aussi précis qu’aujourd’hui. Le producteur a besoin de l’artiste pour repousser les limites, améliorer la qualité de l’image, parce que l’artiste a d’autres exigences que le grand public. Il y a toujours ici une collaboration entre producteur et artiste.
Christine Palmiéri : Votre production est de tendance plus conceptuelle, et tend vers l’instantané.
C. M. : Oui, j’utilise aussi les média visuels comme la photographie, la vidéo, l’ordinateur, tous les moyens qui existent. Ce qui est demandé, c’est plutôt d’abord la technique, la technologie, mais il faut aussi se demander comment cette technologie modifie notre vie et surtout notre mémoire dans la société contemporaine, tout ce qui touche plus ou moins à un problème de mémoire individuelle. Mon dernier projet portait sur l’Imprimerie Nationale en France, qui a existé pendant cinq siècles, mais a fermé ses portes il y a six mois. C’est donc une très longue histoire que celle des premières technologies de reproduction : c’est là qu’on a fabriqué toutes les typographies qu’on utilise, même aujourd’hui, au Japon; certaines typos avec des caractères japonais ont été fondées là, c’était vraiment intéressant. J’ai découvert que l’une des premières typos de Kanji était à l’Imprimerie Nationale, elle a ensuite été exportée à l’Est.
C. P. : Est-ce que vous pensez qu’on pourrait éventuellement imaginer aujourd’hui imprimer visuellement une Histoire ? C’est peut-être ce que vous faites, c’est un autre type d’impression que l’imprimerie classique : imprimer l’Histoire par les technologies actuelles, la vidéo, la photo, on aura une autre écriture de l’Histoire, une écriture imprimée dans une matière pixelisée.
C. M. : Je voulais intituler ce livre L’Imprimerie imprimée, comme l’arroseur arrosé. Nous autres artistes, nous avons notre propre action artistique, c’est une intervention directe sur la matière, et c’est notre action même qui est la représentation de la mémoire. Je suis donc allé à l’Imprimerie Nationale, mais j’ai imprimé le livre ici, au Japon, chez Dai Nippon Printing, une des plus anciennes imprimeries, l’une des plus grandes, tout près d’ici, en face de l’endroit où j’habite, mais en utilisant une typographie originaire de l’Imprimerie Nationale. C’est une boucle d’histoire qui date de deux ou trois siècles, c’est une action artistique. J’aime travailler dans d’autres domaines, avec d’autres artistes : l’année dernière, j’ai fait un programme pour l’ouverture du MOMA à New York; c’est un architecte japonais, Taniguchi, qui a rénové le MOMA, et il m’a demandé de faire un programme audiovisuel sur neuf musées, qu’il a conçu au Japon. On a utilisé trois projecteurs, cela a été très intéressant, car il s’agissait de représenter l’espace d’un musée dans l’espace même d’un musée.
C. P. : J’ai pu voir cela, c’était très réussi. En parlant d’exposition muséale, qu’est-ce que vous pensez par exemple de l’exposition de Sugimoto au Musée Mori ou celle de Kawamura et Takiguchi au Musée métropolitain de photographie ? Du point de vue muséologique, je trouve cela étonnant. Sugimoto, fait un travail très classique qui semble s’inscrire dans une tradition moderne.(extrait)
ETC