L'art contribue depuis toujours à la beauté du monde et peut sans doute continuer de l’améliorer. Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’esthétique philosophique s’est intéressée, bien sûr, à d’autres objets que l’œuvre d’art. Depuis Kant et les romantiques allemands, le spectacle de la beauté naturelle semble éveiller des sentiments d’harmonie mais aussi des sentiments de terreur. Le sublime a eu sa longue vague de popularité « bienfaisante ». Plus près de nous, Allan Carlson pratique une esthétique « naturaliste ». Mais la juste appréciation esthétique des objets naturels présuppose une connaissance préalable1. Denis Dumas propose une esthétique du respect (Kant, Ferry), qui contourne les apories de l’anthropocentrisme qu’a tendance à pratiquer la réflexion écologique2. L’expérience esthétique de l’environnement naturel est-elle pertinente pour la réflexion écologique ? L’univers forme-t-il encore une belle totalité qui coïncide avec la capacité de le saisir et de la préserver ? Indiquons quelques pistes pour une expérience esthétique de la nature en compagnie de Martin Seel.
L’esthétique consiste, pour lui, en une réflexion à propos de ce qui est indéterminé dans les choses3. Le type de perception en cause aborde le « particulier » dans le processus de son « apparaître », et précisément « en vue de son apparaître ». En apparaissant, en nous faisant sentir leur présence inédite, les œuvres – de même que les objets esthétiques comme la nature ou les jardins – créent quelque chose qui n’a jamais existé auparavant4. Quelle est cette chose ? L’apparaître n’est pas l’apparence. Cette dernière est déterminable, mais l’apparaître demeure indéterminable. Il apparaît, un point c’est tout, on ne sait quand. Tandis que l’apparence identifie l’objet (par des qualités ou des propriétés), l’apparaître a trait à l’interaction ou à un jeu des apparences, selon Seel5. Or, cet objet ne peut apparaître aussi longtemps qu’il est envisagé dans une perspective épistémique ou finale. D’un autre côté, l’objet esthétique n’est pas non plus épuisé par son apparence sensible, et l’attention au simple apparaître n’ajoute pour sa part rien à son « être-ainsi ». Pensons à Duchamp. Quelque chose est par ailleurs « révélé » dans l’objet par cette attention, quelque chose qui devient accessible exclusivement sous son couvert et sa « précaution »6. Pensons encore à Duchamp. Soupçonnons l’écologie de s’intéresser à cette manifestation, qui serait empêchée par un autre facteur, disons un regard non esthétique… Certains ont parlé de « lenteur ». Or, c’est bien de cette qualité dont il est question ici, en esthétique, de cette patience aux aguets qui lève le voile de l’apparence sur une plénitude. Percevoir la particularité nous fait prendre conscience d’une existence. La disparition même dans l’art contemporain est source d’apparaître. Un peu comme pour le silence et les pauses, quelque chose brise, interrompt ou retient le cours des choses défini tout en vitesse, et impose un nouveau rythme. Mais est-ce toujours une expérience esthétique, ou bien une expérience scientifique ? La particularité esthétique fait en sorte que ces objets diffèrent des autres éléments du monde, mais aussi des autres objets esthétiques du monde et de l’art. La connaissance esthétique ordinaire (non analytique) porte sur la perception de ces choses – une balle rouge, une libellule, un brin d’herbe – non pas dans l’objectif de les décomposer pour ériger une loi universelle. Nous sommes – rappelons-le –, devant un particulier qui se doit de le demeurer, surtout de façon éphémère. Nous observons un événement dont l’occurrence n’est pas tout à fait déterminable. Bien que l’attitude esthétique puisse être provoquée, l’objet esthétique est perçu seulement dans la présence (processuelle) de son apparaître, indépendamment d’une détermination scientifique ou autre. Seel suit ici Adorno.
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ETC