La création artistique en milieu naturel, avec des matières végétales et dans le respect de l’écosystème n’est pas récente. Au cours de ces réalisations, les artistes ont souligné les spécificités de la nature, son caractère fragile, instable, éphémère et essentiellement vivant. Les créateurs réunis sous le nom de Land Art ou de Earth Art se sont confrontés directement à la nature, dans des échelles de grandeur extrêmement variées, de la monumentale Spiral Jetty, de Robert Smithson, aux délicates compositions d’Andy Goldsworthy. Le point central de leur intervention n’était cependant pas l’écologie.
Depuis la prise de conscience des problèmes environnementaux, de la baisse des ressources naturelles, plusieurs artistes ont poussé plus loin le respect de la nature, cherchant à la régénérer, à la panser et à poser un geste concret pour contrer les dommages causés par l’activité humaine. On parle alors d’Art Écologique. S’entourant de spécialistes et trouvant un appui et une participation au sein de la communauté, ils agissent et diffusent les méthodes d’une solution durable et verte. Témoin du développement croissant de telles pratiques, le Centre d’Art Contemporain de Cincinnati a présenté, en 2002, l’exposition de groupe Ecovention, sous le commissariat de Sue Spaid et de Amy Lipton, accompagné d’un catalogue d’exposition1, et regroupant une quarantaine d’artistes.
Les plantes curatives
Parmi ces œuvres à forte implication écologique, se retrouvent celles qui font intervenir la phytorestauration (ou phytoremédiation). Ce procédé scientifique consiste en la décontamination des sols et des eaux pollués, au moyen de certaines plantes, dites hyper-accumulatrices, qui ont la faculté d’aspirer par leurs racines certains polluants (métaux lourds, pesticides, solvants, explosifs, pétrole, etc.), pour les stocker dans leurs feuilles ou les laisser s’évaporer après filtration. Les plantes sont en général séchées et brûlées, et la partie non toxique restante est utilisée comme compost. Les métaux lourds peuvent également être récupérés de la plante et être ainsi réutilisés.
Si son nom est encore peu connu du grand public, le processus est à l’étude depuis plus d’un siècle, face aux enjeux inégalés en matière de pollution. Plusieurs pays s’y attellent, comme l’ex-URSS, depuis le début du XXe siècle, pour remédier aux contaminations par métaux lourds, ce qui avait amené le pays à mettre en place des directives nationales à ce propos, dans les années 80. Au Canada, une base de données, nommée Phytorem, est en fonction depuis 1999. Elle regroupe plus de 700 espèces de végétaux, telles la moutarde et l’herbe à poux, en indiquant leurs capacités face à des polluants spécifiques.
La contamination des sols est le triste legs de l’industrialisation et de l’urbanisation intensives. Que ce soit aux abords des anciennes mines de charbon ou d’une voie ferrée, en pleine ville, les sols contaminés sont légion et pervertissent l’écosystème (pollution des sols et des eaux environnantes, effets pervers sur la chaîne alimentaire, etc.). D’où une recherche croissante de solutions durables et respectueuses de l’environnement.
La phytorestauration fournit ainsi une alternative écologique et économique à l’enfouissement ou à l’incinération des sols contaminés. Néanmoins, elle présente pour certains un problème : le facteur temps. Car, pour décontaminer les surfaces, pas de solution miracle, le processus peut prendre plus d’une dizaine d’années. Un rythme biologique bien souvent incompatible avec des directives d’urbanisation et de profit. Le temps est un luxe.
L’utilisation de la nature pour contrer la pollution était déjà reconnue, utilisée et médiatisée : la plantation d’arbres pour contrôler le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et régénérer la nature. Ce qui, du côté artistique, a été médiatisé par 7000 Oaks, de Joseph Beuys, pour la septième Documenta de Kassel, en Allemagne, en 1982. Mais l’intérêt principal de la phytorestauration est la découverte de cette faculté qu’ont les plantes d’extraire des polluants chimiques qui, du temps de leur conception génétique, n’existaient même pas sous cette forme.
Un travail d’équipe
L’artiste, en tant que citoyen impliqué, curieux et conscient des enjeux de son époque, ne peut que constater les désastres écologiques engendrés par des siècles de « progrès ». Face à ce constat, certains se font actifs et prennent conseil auprès d’experts (scientifiques, botanistes, ingénieurs) pour trouver ensemble des solutions concrètes à la pollution par le développement durable.
L’œuvre Revival Field, de Mel Chin, est incontournable lorsque l’on aborde la phytorestauration. À la fin des années 80, l’artiste tombe sur un article du Whole Earth Review, traitant de l’usage de plantes comme outil de phytorestauration dans les milieux contaminés. S’associant à l’expertise du Dr Rufus Chaney, chercheur scientifique d’un département d’agriculture des États-Unis, il cherche à mettre en place un dispositif sur un site contaminé, le Dr Chaney n’ayant jusqu’alors pas déployé une telle expérimentation sur le terrain. Grâce au financement du Walker Art Center, l’artiste a mis en place son Revival Field, en 1991, sur un terrain de 121 hectares du Minnesota, contaminé au zinc et au cadmium. À l’intérieur d’une surface carrée grillagée, Mel Chin a circonscrit un cercle (l’espace entre le carré et le cercle servant de zone témoin). À l’intérieur du cercle, un grand X, destiné au passage, délimite quatre espaces. Dans chaque portion est plantée une espèce différente d’hyperaccumulateur, afin d’évaluer laquelle des quatre plantes est la plus efficace pour ce sol donné, en prenant appui sur des relevés de pH et de revitalisation du sol. Cette œuvre fut la première expérience écologique de la sorte en Amérique du Nord, et la base de recherches ultérieures sur la question.
Cependant, l’alliance entre l’art et la science ne se fait pas sans heurts. Chin a dû se battre pour que le National Endowment for the Arts lui verse la subvention qui lui avait été accordée. Pour le NEA, et cela en dépit du partenariat de l’artiste avec le Walker Art Center, le projet était davantage scientifique qu’artistique. Si Chin a fini par gagner, cet événement dévoile néanmoins toute la problématique d’un projet artistique en phytorestauration...(extrait)
ETC