Vers la fin années 1960, les préoccupations écologiques s’imposent en bloc dans la culture populaire et la contre-culture1. Apparaissent, dès lors, de nouvelles pratiques artistiques très diversifiées, dites écologiques, qui s’intéressent à l’éthique, à la justice environnementale, aux questions de santé et de pollution et à la préservation de la nature. Les décennies suivantes verront naître des projets spectaculaires : rappelons l’activisme politique de Beuys, avec son intervention 7000 chênes, à Kassel, qui se prolongera sur plusieurs années ou encore, l’artiste brésilien Bené Fonteles et ses déversements d’ordures pendant trois années consécutives sur le carré central de la ville de Cuibá pour, disait-il, « rapporter aux gens les déchets laissés dans les forêts, les rivières et les chutes lors des pique-niques de fin de semaine »2. Bref, l’écologie est devenue un motif important de croisade morale dans l’art des dernières décennies. Le cynisme de la critique postmoderne nous a parfois rendus méfiants à l’égard de ces artistes qui agissent aussi en quelque sorte comme des entrepreneurs de morale3. Toutefois, aujourd’hui, il convient d’admettre que la morale étend désormais son spectre partout autant qu’elle fait débat4.
Aussi, à l’ère de l’industrialisation des biotechnologies et de leur entrée sur le parquet de la bourse, le rapport que nous entretenons avec le vivant et la nature nous apparaît comme un enjeu éthique et moral primordial. Interpellées par cette urgence philosophique et politique, les pratiques d’art écologique tendent depuis quelques années à se regrouper dans une catégorie plus inclusive : le bioart. Loin de ces pratiques l’idée de maintenir un rapport contemplatif à une nature fantasmée, les bioartistes comprennent la nature et le vivant dans un système socio-politique. Ces artistes questionnent les incitations financières associées aux brevets sur les gènes ou encore l’emploi des technologies susceptibles de causer des transformations profondes aux écosystèmes. Le grand thème de ces démarches concerne l’utilisation d’organismes vivants et de leurs produits pour modifier la santé, l’environnement et les structures socioéconomiques existantes. Animés par un engagement idéologique envers l’écologie et la biodiversité, ces artistes adoptent diverses stratégies pour éduquer la population et moraliser l’industrie et les technosciences.
L’activisme discret des écoventions
Découlant certainement du travail de réclamation de sites post-industriels initié par Robert Smithson (Reclamation Art), les années soixante-dix virent l’entrée en scène d’un nouveau type d’entreprise artistique : l’écovention (écologie + invention). Dans ce type de projet, les artistes proposent une stratégie inventive pour transformer physiquement une écologie locale5. Tous ces projets in situ, qu’ils s’agisse de récupération, restauration ou de régénération de sols pollués s’inscrivent dans l’héritage de l’art conceptuel, car tout est axé ici sur la question du processus. Le développement de ces entreprises d’écovention se révèle souvent très long et laborieux, dans la mesure où elles nécessitent la collaboration d’instances politiques, scientifiques et aussi, bien entendu, de la communauté locale, qui devra ensuite s’engager à préserver et entretenir ces écoventions. Les citoyens devront être convaincus du bien-fondé de tels projets pour leur communauté. Le projet Revival Field (1990-1993), de l’artiste Mel Chin, est certainement l’un des plus connus parmi ces écoventions. Réalisé en étroite collaboration avec le scientifique Rufus Chaney, ce projet vise à éliminer les métaux lourds d’un sol contaminé, en y incorporant une nouvelle technologie de remise en état par des végétaux : la phytoextraction. C’était la première fois qu’on tentait une expérience de ce type hors les murs du laboratoire. Il aura fallu six mois de négociations avec des villes partout aux États-Unis avant d’établir une entente pour travailler sur l’ancien dépotoir Pig’s Eye à Saint-Paul, au Minnesota. Le travail sur ce site consistait à trouver la meilleure combinaison de plantes capable d’absorber les toxines du sol. L’expérience dura trois ans et confirma le potentiel de la phytoextraction pour la dépollution des terrains contaminés. Rufus Chaney avait proposé une telle expérience dès 1983, mais l’USDA (United States Departement of Agriculture) ne voulait pas soutenir un tel projet car il n’espérait aucun profit résultant d’une telle technologie. Cependant, comme projet artistique, le risque d’échec fut plus acceptable selon Sue Spaid : « Such experiments usually cost less as works of art and garner broad support as community-building public projects, a feature that gives ecovention a distinct advantage over pure science. »...(extrait)
ETC