La conscience environnementale
Développement durable, santé environnementale, habitats, écosystèmes, récupération, recyclage, société de surconsommation, équilibre faunique, conditions climatiques, qualité de l’air, contaminants, substances et rejets toxiques… voilà autant de termes qui jalonnent le triste état de nos quotidiens en ce XXIe siècle. Pas une journée ne passe sans le rappel de notre environnement qui étouffe et qui se meurt.
ETC témoigne, dans ce numéro, de cette époque trouble et des préoccupations des créateurs qui en découlent. Notre dossier sur l’écologie aborde les mises en garde de l’ATSA (Action Terroriste Socialement Acceptable), dans une entrevue d’Annie Roy par Réjean-Bernard Cormier. Dans une autre entrevue, de Jonh K. Grande, le photographe Ed Burtynsky rappelle les souffrances infligées à la Terre. Des articles de Christine Desrochers ainsi que de Joan Doré traitent de bioart, chez les créateurs Mel Chin et le Critical Art Ensemble, où il est question de régénération des sols pollués. Enfin, Pnina Gagnon explique à Sam Abramovitch comment l’art dit écologique la rend politique et comment son art peut changer le monde. Notions que soulève, également, la philosophe Suzanne Foisy, en faisant référence à « Isis et l’expérience de son apparaître ».
Depuis les débuts de l’art, les créateurs s’inspirent de la nature pour exprimer leur être-au-monde et leurs préoccupations face à une nature instable et, de plus en plus, malade. Les artistes d’aujourd’hui s’intéressent à l’environnement et leurs œuvres nourrissent l’idée d’éducation relative à l’environnement, pour dire leurs inquiétudes auprès des publics. Ils s’inspirent aussi de la culture, celle de la consommation en priorité, quand ils dénoncent nos habitudes de vie alors que plus rien ne fonctionne.
Par la photographie ou la sculpture, ils recréent un idéal de monde rêvé. C’est un référant au passé en tant que modèle à suivre, qui nous avertit qu’il est moins cinq à l’heure du monde planétaire qui étouffe sous nos actions nuisibles probablement irrémédiables. Ou, encore, c’est par l’art action, ou art politique, que des artistes recyclent, récupèrent et nous font réfléchir sur les multiples erreurs que nous commettons chaque jour. Les gouvernements qui n’ont le courage d’aucun courage sont, certes, les premiers visés.
L’artiste britannique Maslen et son complice australien Mehra ont réalisé une installation qui renvoie à un projet qui ne fonctionne toujours pas, soit celui d’une biosphère où les humains pourraient subvenir à leurs besoins, sous un globe rempli d’humains, d’animaux et de végétaux. C’est par le rappel du Paradis terrestre d’Adam et Ève, qu’ils placent au creux d’une biosphère, que les temps historiques et culturels se chevauchent. Le titre de l’œuvre, Past is the Future, est éloquent lorsqu’il évoque ce besoin de retourner aux sources premières. Arrêtons tout, semblent-ils dire, avant que le tout ne soit anéanti. Mais est-ce que les artistes ne peuvent que se souvenir et nous indiquer le chemin du retour vers un équilibre que nous ne savions même pas que nous vivions avant le pire ? Est-ce nostalgique que ce fait de revenir au passé si ce n’est que pour dynamiser un souci de mises en garde et d’impositions d’attitudes à ré-adopter ? Pourquoi vouloir le passé, s’il mène de nouveau à l’échec ? Revenir en arrière pour recommencer le chemin de l’erreur ? Que nous faut-il de nouveau pour sauver le monde ? Les créateurs tentent à leur manière de donner des réponses.
Le concept de développement durable, qui croit à la possibilité de produire un développement qui réponde aux besoins des populations d’aujourd’hui sans mettre en péril les possibilités de bien-être des futures générations est toutefois voué, malheureusement, à trop d’interprétations. « Rien ne se perd, tout se crée », voici une expression qui est connue et qui, aujourd’hui, prend vraiment tout son sens. Du moins, pour ceux qui se sentent concernés par la question de l’écologie, qui nous parle pour nous rendre responsables. Nous devons intégrer une conscience environnementale. Nous en sommes à l’étape de repenser nos systèmes.
Au cours des 15 dernières années, quelque 3000 kilomètres de glace ont disparu de la péninsule de l’Antarctique et ce chiffre ne fait qu’augmenter. Dans La Grande Bleue, de Lorraine Beaulieu, l’artiste aborde la question des conséquences des changements climatiques. Le climat actuel, qui réchauffe trop vite la planète par l’action de l’homme, opère, tel un cycle nouveau, prévisible, la transformation des glaciers qui deviennent eau pour redevenir glaciers. Cette sculpture permet-elle l’espoir ?
Enfin, une autre forme de recyclage s’est établie chez un autre créateur, pour mieux nous faire saisir la voie à prendre, soit celle de l’émotion et de la raison, avec l’œuvre An Artist Inspired by Ireland, de Richard Long, réalisée in-situ à la suite d’une promenade au jardin du Château de Lismore dans le comté de Waterford, en Irlande. Depuis les années 1960, Long poursuit un travail en land-art en explorant le paysage et en le documentant. Cette fois, il témoigne de sa fascination pour le paysage irlandais, en réunissant des pierres trouvées sur place et en les recyclant pour en faire une sculpture qui intègre l’énergie naturelle de ce lieu. Nous ressentons une fusion de la nature qui se lie à l’histoire et à la culture. L’énergie qui se dégage de cette œuvre invite notre corps à faire corps avec elle et renvoie à la force de l’art. Peut-être qu’à son contact, nous opterons pour de nouvelles valeurs ?
Les artistes ont un rapport étroit, pour ne pas dire consubstantiel avec l’environnement. Ils sont solidaires de la planète qu’ils habitent, disait Jean Arrouye, de l’Université de Provence, à l’occasion du colloque «ÈRE, Nature et culture, quand Art et Science nourrissent l’éducation relative à l’environnement»1. Plus les années avancent et plus notre monde étouffe sous les détritus et la multitude de polluants que nos sociétés produisent. Ce sont les gouvernements qu’il faut convaincre pour qu’ils agissent avant qu’il ne soit trop tard.
Isabelle Lelarge
NOTE
1 Dans le cadre du 71e Congrès de l’ACFAS sous le thème Savoirs partagés, tenu du 19 au 23 mai 2003, à l’Université du Québec à Rimouski.