Qu’en est-il d’une artiste qui, poursuivant une démarche depuis plusieurs décennies, voit son univers enrichi par l’arrivée des nouvelles technologies ? Qu’en est-il de la « peinture » à l’heure de l’informatique et des nouveaux médias ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles tente de répondre Françoise Tounissoux, révélant ainsi une part du cheminement qu’elle a entrepris au cours des dernières années.
Serge Fisette : En juin dernier, vous teniez une exposition1 qu’on pourrait qualifier de surprenante, notamment en regard de vos œuvres antérieures. Quelles sont les grandes étapes qui vous ont menée à ce virage radical, passant du pigment au pixel, de la toile peinte à l’écran cathodique ?
Françoise Tounissoux: J’ai d’abord peint sur toile tendue sur châssis, ensuite sur toile libre, sur toile découpée, sur toile découpée et froissée. La toile a été recouverte de couleur appliquée au pinceau puis au rouleau, pour finalement être imbibée de couleurs. Mon exploration de la peinture portait sur les spécificités de la toile et de l’acrylique, sur le rapport à l’espace et au corps tout en étant en symbiose avec les thèmes développés à l’inverse, les thèmes pouvaient agir sur les gestes de la création, les nourrir. J’ai beaucoup appris par la pratique de la peinture. À un certain moment, j’ai cessé d’apprendre. J’ai alors cessé de peindre.
De 1991 à 1995, j’ai complété une maîtrise à l’Université du Québec à Montréal pour réfléchir sur ma production en peinture. La vie possède sa propre intelligence et nous mène sur des chemins imprévisibles. Lors de la remise d’un premier travail de recherche, la présentation visuelle typographie et mise en page des travaux des étudiant-e-s m’a vivement impressionnée. Je devais être l’une des rares à avoir tapé mon texte sur une machine à écrire. Je suis rentrée à la maison avec la ferme intention d’utiliser le petit ordinateur Apple 2C que je possédais à l’époque mais que je n’utilisais toujours pas : un écran noir et vert d’une trentaine de centimètres, pas de disque dur (il fallait tout sauvegarder avant d’éteindre l’ordinateur) et un logiciel de traitement de texte à configurer avec des codes puisqu’il n’y avait pas encore d’icônes sur les logiciels de cet ordinateur. Patiemment, j’ai appris les codes de mise en page et j’ai commencé à découvrir la puissance de cet outil de travail. C’était un véritable choc pour moi : passer du ruban correcteur blanc à des manipulations de mots, de phrases et de paragraphes me semblait presque magique !
J’ai commencé à penser que si l’on pouvait manipuler les formes et les couleurs avec autant de puissance qu’on le faisait avec le texte, les résultats pourraient être surprenants. En outre, ces études de maîtrise m’ont permis de prendre conscience qu’un nouveau procédé de création visuelle pointait à l’horizon. Après avoir fait de nombreuses lectures et posé beaucoup de questions, j’ai acheté un premier ordinateur multimédia, un Power Mac 7500 et me suis inscrite à un cours de prépresse et éditique. L’apprentissage des logiciels de traitement d’images tels que Photoshop et Illustrator m’a réellement passionnée. Ont suivi plusieurs années d’expérimentation, durant lesquelles j’ai découvert que la puissance des logiciels permet de réaliser des images impressionnantes. Toutefois, si ces images fascinent dans un premier temps, avec un peu de recul on constate que le résultat, malgré un côté parfois spectaculaire, reste trop souvent superficiel.
S. F. : Au-delà de la connaissance et de la maîtrise du « langage » informatique lui-même un langage au demeurant fort complexe , toutes ces années d’apprentissage ont donc consisté pour vous à circonscrire votre champ de recherche, à l’épurer de plus en plus, de la toile peinte à l’écran cathodique ?
F. T. : J’ai d’abord exploré différents modes de présentation de l’image numérique. Au début, j’ai marouflé et transféré les images sur des panneaux de contreplaqué; je posais des interventions à l’acrylique ou, dans certains cas, les panneaux étaient recouverts d’encaustique pour établir un rapport à une matérialité propre au monde pictural traditionnel. Par la suite, dans le but de conserver les qualités de la couleur lumière, j’ai privilégié la présentation des images numériques dans des boîtes lumineuses. Je trouvais ces présentations lourdes, trop « matérialisées », trop loin de la presque immatérialité des images numériques.
Ces premières expérimentations ont fait ressurgir un rêve de légèreté et de simplicité qui a nourri ma peinture pendant de nombreuses années. J’avais alors libéré la toile de son apprêt et de son châssis pour laisser émerger ses qualités naturelles (texture et souplesse); ensuite, je l’ai découpée en plusieurs éléments qui, par assemblage, formaient la composition. (extrait)
ETC