Un rayon X révélant la pénétration d’un index humain dans l’anus d’un cochon de lait, une scène de fellation sur des vitraux gothiques d’une église dont il est le concepteur, Wim Delvoye nous surprendra toujours. Dans un mélange de trivial et de burlesque, sa production interroge la surcodification qui imprègne la mémoire collective et tout objet du monde. Il élabore ainsi des œuvres vivantes qui s’appellent Catherine ou Eddy, dont la peau rude se trouve tatouée d’ornements héraldiques, il fabrique des bétonneuses en bois ou faïence, s’adonne à la fabrication d’excréments humains avec Cloaca, dont le logo reprend le design de celui de Monsieur Net. Il fait coter en bourse certaines productions. Ses œuvres manifestent la complexité des mécanismes culturels et révèlent ses jeux de métabolisation de la boue en or, par leur esthétique clinique qui est devenue la marque du savoir-faire de l’artiste. Depuis déjà plusieurs années, sa production circule d’un musée à l’autre à travers le monde, soulevant parfois des controverses dont ils retire ce qui lui permet d’explorer avec dérision le côté obscur des êtres humains. Nous l’avons rencontré dans son loft-atelier près de Gand, véritable laboratoire, centrale de contrôle où s’affairent plusieurs spécialistes des différents domaines qu’il investit admirablement.
Christine Palmiéri: Vous étiez l’un des invités d’honneur à la Biennale de Lyon de 2005, qu’y avez-vous présenté ?
Wim Delvoye: Un nouveau travail, qui s’intitule On the Origin of the Species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for Life, titre intégral repris du célèbre livre de Darwin. L’installation était constituée d’une collection de 4000 étiquettes de boîtes de « Vache qui rit » authentiques. L’idée était de collectionner une chose sans valeur sociale, ni monétaire, ni même décorative. On pourrait dire que ce n’est pas de l’art, car l’œuvre est trop simple en soi, c’est le concept de collection de quelque chose qui n’a jamais changé de format. Mais j’y expose aussi un dispositif relié par un réseau de webcams, qui permet d’observer en direct les cochons dans ma ferme près de Pékin. C’est d’ailleurs de cette façon que les collectionneurs propriétaires d’un cochon peuvent suivre sa croissance.
C. P. : En effet, vous faites des tatouages sur des porcs depuis déjà plusieurs années. Dans votre production, le porc est support de sigles, de blasons parfois énigmatiques, engagés, comme celui qui comporte un portrait de Ben Laden. Il sert aussi « d’élément décoratif sous forme de tranches de salami dans vos Marble Floors. Il figure sur les vitraux gothiques que vous réalisez. Pourquoi le porc et non le coyotte, comme chez Beuys, ou le lapin comme chez Kac ? Le porc est-il une figure emblématique ou politique pour vous ?
W. D. : Dans la hiérarchie des animaux, le porc est considéré comme le plus bas, le moins respecté, mais, en même temps, il est le plus proche de l’homme. Ce qui est fascinant, c’est de voir que grâce à sa rapide croissance, il est vu comme un compte en banque, un capital. On l’utilise dans la publicité bancaire comme l’écureuil. Il est une figure mondiale et, en plus, il est drôle, plébéien. Le porc tatoué représente un petit investissement au début qui devient plus important, à mesure que l’animal grandit et le tatouage aussi. Un respect soudain s’impose pour cet animal qui reflète un raisonnement capitaliste, même de la part de ceux qui ne sont pas des collectionneurs et qui espèrent que l’œuvre achetée prendra de la valeur à mesure que l’artiste deviendra plus connu et donc plus respecté. Le cochon est ainsi l’image ironique idéale qui représente ce jeu d’investissement et de respect.
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