J'ai nommé Merz la philosophie qui a donné naissance à cette nouvelle forme de production artistique ». Merz est le programme désigné par commodité par cet hétéronyme, un mot qui propulse la « chose » et lui fait envahir l’espace. Dans sa gestion du rebut, Kurt Schwitters colle, cloue, assemble tout ce qui lui tombe sous la main : bouts de bois, chiffons, tickets, emballages. Les trois Merzbau sont d’abord méthodes, course balistique d’un concept « prétexte », soit le collage architecturé à croissance continue, en une alternance de déconstruction et reconstruction. Il en est ainsi de tous ces « chantiers », le plus souvent individuels, comme autant d’artistes qui empruntent la posture du bâtisseur. L’investigation, le sondage est tributaire de l’application d’un mandat et de sa vérification. L’expérience est envisagée sous l’angle de la durée ou de l’inachèvement.
Au pied de la lettre
Avec ses chantiers, Rober Racine tente de vaincre les opacités et les complexités en se lançant à corps perdu dans de pharaoniques morceaux de bravoure. Ses œuvres traitant de ce thème se présentent comme un nouvel éclairage sur des ensembles qui lui paraîtraient autrement insaisissables dans leur totalité. Ils renvoient ainsi les spectateurs à leurs propres limites spatio-temporelles.
Qui dit chantier dit production. L’exploit est de traduire en espace un dessein, le « plan » projeté. Sa maquette du dictionnaire est une obsession. Le texte et son « contexte » y subissent une migration, un immense transport. 60 000 mots sont collés durant un an sur de petits bâtonnets noirs et plantés sur une grande surface blanche, pour construire la maquette d’un Parc de langue française. Dans une autre de ses performances, Salammbô (1980), le dispositif se décline autour d’un escalier. Épousant la structure du roman de Flaubert, chaque marche correspond à un chapitre à lire. Le chantier se fait d’abord « déclaration », déclamation. Il est langage dont la confusion, comme dans la tour de Babel, engendre le chaos. Physique, sa mobilisation est exagération, douloureuse opportunité de passer au travers des formes, afin de les « démesurer ». « L’excès, note Flaubert dans ses Carnets, est preuve d’idéalité ». La frénésie de « l’idéalité » apparaît comme une plasticité à laquelle Racine veut donner une forme stable dans son programme d’ascension. Prenant le texte au pied à la lettre, sa lecture concentre une nouvelle solidité. Il réhabilite le faire et le « faut le faire », dans toutes leurs conséquences, en une réaction contre la virtualité technologique qui nous écarte de l’expérience physique.
L’annonce
A Dictionnaire serie et Memo serie, de Melvin Charney, initiés au début des années 70, se fondent également sur un déplacement. Charney propose une définition revue ou une note dactylographiée accompagnant des photos tirées de la presse quotidienne. Privilégiant l’aspect lisse et immanent du bâtiment fini, elles montrent des maquettes d’édifices brandies à l’occasion d’annonces de mise en chantier. Toute autre référence est gommée. La maquette n’est qu’un stéréotype à agrandir, un accessoire publicitaire qui fait vendre et souligne la mine triomphante du promoteur qui la saisit en se l’appropriant. Cette représentation du projet architectural se rapproche d’un objet de consommation ou d’un trophée aussi disproportionné que mobile. Les promoteurs, politiciens ou architectes les soulèvent et les replacent. D’autres coupures de presse démontrent que le processus de la construction n’apparaît que dans des situations dramatisées, guerres, cataclysmes, où il est rigoureusement inversé. Victimes de faits divers, les bâtiments éventrés exposent alors avec « indécence » leurs entrailles...(extrait)
ETC