Les vues urbaines que Stéphane Couturier saisit laissent le sentiment d’une profonde vacuité. Au moyen d’une chambre photographique, l’artiste enregistre les fragments architecturaux de villes écorchées dont les transformations incessantes s’effectuent selon un mouvement à la fois inverse et contradictoire. D’emblée au risque de formuler un poncif , constatons que bâtir répond de toute évidence à une volonté de laisser une trace durable ici-bas et, peut-être même, dans l’histoire de l’architecture. Conséquemment, précède à toute édification un dessein architectural une idée, dont la projection dans un avenir plus ou moins rapproché ne semble pas subir les effets du temps. Dès lors, tout se passe comme si s’instaurait une suspension du temps qui figeait l’idée dans son état initial. Ériger un bâtiment revient à concevoir son devenir immatériel. Par ailleurs, notons que cette aspiration à l’éternité l’architecture comme gardienne monumentale de la culture, de l’histoire et de la mémoire se voit confrontée à une autre réalité, matérielle celle-ci, que le poids des années endommage indéniablement. Le construit, sous le joug d’une entropie irréversible, s’éprouve également en termes de vieillissement des matériaux, marque visible de l’écoulement du temps. Faire l’expérience de l’architecture renferme alors un étrange paradoxe dont les tenants et aboutissants oscillent entre la pérennité d’une idée et l’altération de ses matériaux, condition même du temps sur toute forme d’existence.
Ce principe contradictoire mais corollaire à l’économie du temps est remarquablement présent dans les photographies de chantiers que réalise Stéphane Couturier. Formé au début des années 1980 comme photographe d’architecture, l’artiste se distance rapidement de son premier métier et développe une méthode singulière d’enregistrement de l’espace. Grâce à une maîtrise remarquable tant de la composition, du cadrage, que de la lumière et de la couleur, Couturier transcende les techniques traditionnelles de la photographie d’architecture. En effet, ses œuvres de grand format dérogent aux codes bien établis d’une photographie somme toute documentaire et se distinguent par une dimension radicalement plastique. L’artiste « prend carrément à rebours le rôle habituel de la photographie d’architecture qui est de rendre compte de l’état d’achèvement du construit, témoignant ainsi de son statisme et de sa pérennité1 ». Privilégiant les espaces en mutation, il saisit avec une exactitude maximale les aménagements éphémères de villes en plein bouleversement desquels, néanmoins, se dégage une étonnante séduction. Comme si la beauté s’était logée au cœur même du chaos.
Inaugurée dans la première moitié des années 1990, la série Archéologies urbaines interroge les relations temporelles que l’homme entretient avec la ville. Parcourant le monde, le photographe enregistre « l’éphémérité » des mutations urbaines. L’environnement construit s’y révèle sous une apparence des plus dépréciatives, en proie à une détérioration déjà bien avancée. On y voit un habitat en ruine, des immeubles dépouillés de leur façade, des coupes transversales opérées dans l’épaisseur du construit. Ailleurs, dans Boulevard Barbès, Paris 18e (2002), un corps de maçonnerie maintenu dans un équilibre précaire informe pan de mur décrépit amputé de ses portes et fenêtres qui, paradoxalement, ne procurent pas davantage de visibilité sur l’horizon. À travers ces embrasures le monde est quasiment clos. Ni point de fuite, ni perspective, aucune échappatoire; l’espace visuel semble parfaitement obstrué. Encore moins une portion de ciel bleu dont la profondeur atmosphérique saurait rédimer ces agglomérations réduites à un effet de surface. Tout pousse à croire que l’image elle-même se referme, étouffe toute possibilité d’un ailleurs. Claustrophobie....(extrait)
ETC