Déjà, dans l’Allemagne d’avant l’apocalypse, si violente fut la désillusion de l’art comme impuissance du pouvoir créateur face à la volonté destructrice de l’homme, qu’elle fit lancer à Hölderlin ce vers désespéré : « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? »
Mais si la dévastation pour état ordinaire du monde au présent ne suscite plus guère ce cri, on ne saurait réduire là tout ce qu’elle rend ainsi manifeste. À renforcer toujours davantage l’art dans son impuissance, elle le fait en même temps surgir dans la toute-puissance de son irréductibilité.
Et à quoi le pouvoir créateur doit-il son irréductibilité, sinon au fait qu’il relève du nécessaire, soit de ce qui est c’est-à-dire est sans condition , et non du possible, soit de ce qui devient c’est-à-dire est à condition que. D’où il ressort, en même temps, que ce qui devient et le devenir comme tel se distinguent également.
Entre le premier : qui est en train de, devenir-action ou devenir par existence, et le second : qui est, état-devenir ou devenir par essence, se reproduit l’écart entre contingent et nécessaire. Kierkegaard élabore les termes du rapport d’où se conçoit l’affirmation suivante : oui, le devenir est ce qui permet d’opérer le passage du possible vers la réalité; non, le nécessaire ne saurait se confondre avec le possible, qui est virtualité d’une réalité.
S’articulant aux miettes pour notion comprise dès le XIXe siècle par le philosophe danois, un autre rapport vient alors s’exposer : en devenir se définit le monde comme habitus de l’homme, chantier permanent de son propre changement, mais aujourd’hui bâti en tous lieux sous l’espèce de l’entre-deux pour forme historique du présent.
Nécessaire s’y montre donc plus encore la photographie de Claire Chevrier, forme en continu d’un monde disséminé plutôt qu’émietté, et saisi non comme un ici ou un là-bas, mais comme un fil jamais rompu de l’ici et maintenant, où se joue l’existence même de l’humanité.
Architectures réelles et fictions urbaines, matérialité du lointain ou décor de showroom. Reconduisant la notion de frontières, lignes de jonction ou de passage entre les lieux de l’homme au travail et le portrait de l’homme travaillé par le lieu, sa photographie reposerait, en terme de « comment », la question sans réponse du poète.
Place, emplacement, déplacement, comment être dans le monde en temps de rupture ou de déchirure, marge ou intervalle ? Lagos, Bombay, Damas... à voyager dans le monde géographique aux fins de son œuvre2, c’est dans sa dimension de topos que Chevrier l’interroge. Celle du monde comme espace non pas quantitatif mais réflexif, scène de relations invariantes dans le processus de transformations continues qui pourtant les anime.
Le monde comme état de l’invisible
Barrant l’horizon d’un terrain vague où les cartons traînent entre les flaques d’eau, la silhouette d’un centre commercial en chantier découpe son architecture type « exotisme globalisé ». Gris du ciel, de la terre et du béton qu’abaissent encore davantage le rouge et le jaune signalétiques sur le vert de poutrelles rectilignes, L. A. Chinatown (2003) nous fait découvrir ce que nous pourrions tout aussi bien situer à la limite fantomatique de Paris intra/extra-muros, de même qu’au détour du réseau de freeways enserrant Pékin. Ici ou là-bas, le monde se présente dans l’indifférence du monde, édifiant comme un seul monument à la périphérie des grandes villes ses « exo town » ou « exo land », dont le Chinatown de Los Angeles vient offrir l’emblème.
Monument au sens archéologique du terme; car tel est le centre commercial pour élément universel du monde bâti par l’homme, qu’il a déplacé l’espace du rite collectif en devenant l’objet architectural qui l’incarne. Non plus au cœur, historique par définition, de la cité, c’est désormais dans ses limbes, banlieues hors temps de l’histoire ou no man’s land entre ses portes et ses bords, que se trouve le nouveau paradigme du présent opérant, en l’espèce, comme lieu de culte. Et le montrant déserté, L. A. Chinatown le produit plus encore comme tel, centre commercia...(extrait)
ETC