Toute une histoire, tracée dans la ville de Berlin, toute une histoire à la mémoire de Berlin. Ce roman de Günter Grass commence par la visite de Fonty et Hoftaller à des piqueurs de mur... Comme « une forme unique et d’une seule coulée », ils se dirigent vers la Potsdamer Platz, « où le mur érigé en frontière était déjà abattu sur la largeur d’une rue ». Une percée, une ouverture où la densité de la circulation, la fréquence de son encombrement, ne « permettait qu’un trafic ralenti entre une moitié de la ville et l’autre, entre deux mondes, entre Berlin et Berlin ». Ils traversent le no man’s land s’étendant de part et d’autre du mur, traversent cette zone vierge et désertique qui n’avait vu aucun bâtiment se construire des années durant. Mais où, déjà, à peine le mur entamé, percé, « les premiers projets faisaient assaut de surenchère, déjà se déchaînait la fureur de construire, déjà les prix du terrain s’envolaient ». Passé ce point, ils tournent à droite, prennent la direction de la porte de Brandebourg. « Métal contre pierre : de loin déjà ils avaient entendu ce bruit clair de piquetage ». Les « piqueurs de Mur », ou les « piverts », comme on les appelait alors, travaillaient en équipe, se relayaient. « À coups de marteau sur un burin, ou souvent avec un simple pavé et un tournevis, ils effritaient la fortification dont la face occidentale, au cours de ses dernières années d’existence, avait été ornée, par des artistes anonymes, de couleurs vives et de tracés précis, jusqu’à devenir une œuvre d’art : laquelle n’était pas avare de symboles, crachait des citations, criait, accusait, et avait été d’actualité hier encore ». Déjà, le mur était « criblé de trous », révélait peu à peu ses entrailles : les barres de métal qui avaient servi à l’armer, à renforcer le béton pour l’aider à passer les années et qui bientôt « s’encroûteraient de rouille ».
Tout cela, à dessein d’un commerce du souvenir, à dessein de « favoriser le souvenir », comme l’écrit bien Günter Grass. Chaque morceau de mur, chaque fragment de fresque, chaque tesson ainsi extrait, arraché, extirpé au mur et certifié « Original Berliner Mauer » se trouverait, aussitôt, déposé au sol et vendu. Un mur ouvert, troué non plus par des balles mais par les pics de ces ouvriers « piverts ». Un mur qui laisse peu à peu apparaître les traces de sa construction, ces barres d’armement bientôt usées par le temps. Comme un mur rendu à son vestige, assailli par un chantier de la mémoire et du souvenir, comme un mur en chantier pour être destitué et défait de sa fonction.
Un mur qui porte, un qui sépare. Comme si le Berlin moderne, donc, son histoire, avait été marquée au fer, au béton, par une histoire de mur, par un chantier qui vit s’ériger puis se détruire un mur. Comme si le Berlin moderne ne pouvait être compris sans une histoire de mur, sans l’histoire de son architecture, sans celle de ses constantes mises en chantier. On pourrait se poser la question du mur, la question de ce qu’est un mur une question qui bien que toute simple en soi, pour ainsi dire anodine, ne ces...(extrait)
ETC