Les autres chantiers
Voici un autre instantané de notre époque « chantiers », avec la présentation de la seconde partie de ce dossier « Chantiers », qui présente plusieurs lieux et non-lieux dans des disciplines artistiques diverses. Des chantiers citadins exclusivement, rencontrés à Montréal, avec Rose-Marie Goulet; à Berlin, avec Karen Linke; à Istanbul et à Los Angeles, avec Claire Chevrier; et, enfin, à Paris, avec Stéphane Couturier. Dans des articles, respectivement, de Christine Dubois, Raphaël Pirenne, Isabelle Hersant, Éric Chenet, et René Viau.
Yechel Gagnon, à Montréal, intègre symbiotiquement à son travail plastique un chantier de construction « réel ». Elle est de la nouvelle génération de créateurs qui va dans l’espace public pour libérer ( ? ) son œuvre, à proprement parler, des contraintes et habitus issus du marché de l’art1. Elle est, par ailleurs, une artiste qui a une expérience du travail en galerie privée; de la voir « à l’extérieur » nous interpelle. On se demande comment elle y intégrera un travail plastique aussi formel que celui auquel elle nous expose en général. Et qu’adviendra-t-il des notions de préservation, de protection et de pérennité de l’œuvre au contact des intempéries ?
En même temps, on sait que son travail imite la nature ou, pour le moins, une nature reconstituée par l’humain. Et on devine que les panneaux de contreplaqué qu’elle fabrique en sculptant le bois au moyen d’une toupie, de meules, de sableuses et de ciseaux à bois ont été conçus pour être touchés, éprouvés, errodés, et que l’objectif est d’en arriver à une parfaite osmose entre l’œuvre et son environnement, dans ce cas, la ville. C’est l’arte povera revenu ( ! ), par des matériaux hyper naturels et les rôles véridiques qui leur sont destinés, où les sens sont activement convoqués. Il s’agit, après tout, de faire passer une œuvre d’art pour un vulgaire artefact de chantier, ce qui exige pour le moins quelques stratégies.
Ceci nous rapproche, également, du travail de Massimo Guerrera, qui « collectionne» aussi dans/sur ses œuvres des traces mémorielles multiples qui enregistrent et témoignent de moments, d’êtres humains, de gestes : de relations. Inévitablement, on renvoie à des œuvres à caractère relationnel, « expansif», et qui fonctionnent par une accumulation de strates marques de temps jouxtées à une (recherche) esthétique et formelle.2
Hoarding est une palissade ou une grande structure de bois, que Yechel Gagnon a érigée en façade d’un chantier de construction du Vieux-Longueuil3. Ses murs extérieurs offrent à la vue des passants de larges hublots, qui invitent à jeter un coup d’œil sur l’étendue des travaux architecturaux en cours. En présentant un travail formel sur la rue, Yechel Gagnon ne fait pas que prendre littéralement le parti de l’action ou de l’art action, puisque son travail formel propose une expérience visuelle et tactile inusitée, un jeu optique qui laisse place à une dimension mimétique.
Cette palissade/œuvre s’est, en effet, « infiltrée » au-dedans d’un chantier réel. Le fait de pouvoir toucher sert de prime de rencontre pour ceux et celles qui n’auraient pas cru au subterfuge d’une « vraie » palissade de construction, comme il s’en trouve sur tous les genres de chantiers habituels.
Clairement, le caractère sacro-saint de l’art, qui peut être « altéré » par l’erosion due aux manipulations diverses que produit l’exposition publique réellement publique est, ici, fortement remis en question.
Le message de Hoarding est double et procède selon une œuvre d’art public, en s’exposant aux multiples intempéries de l’extérieur et, surtout, en se « frottant » au public, aux publics et au non public. Un message double car, en plus, cette palissade se joue de nous en n’existant pas que dans l’apparence d’une palissade.
Tandis que des créateurs s’inspirent du mode cognitif et de la construction qu’appelle le chantier pour repenser et le monde et leur œuvre, le monde social québécois et celui de l’étranger sont au diapason face à des bouleversements multiples. Ainsi, la notion de chantier culturel auquel fait référence le représentant en matière de culture du Parti Québécois, Daniel Turp4, ne me convainc pas. Celui-ci propose une « culture de la culture »; alors comment peut-on commander à des créateurs la promotion de l’art et d’un pays, si cela ne vient pas d’eux, au départ ? Danger !
Isabelle Lelarge
1 Si on peut dire qu’au Québec, il y ait véritablement un marché. Faire de l’action et tenir un discours contre le marché, dans ce contexte local, relève d’une antinomie et d’une sorte de fiction, ou peut-être même d’une nostalgie face à une réalité que nous souhaiterions vivre, soit celle d’un marché et de l’estime d’offres et de demandes.
2 On pense à des formes très baroques, organiques, notamment dans les objets en plastique de Guerrera, ou aux formes dessinées et teintes, encore organiques, chez Gagnon.
3 Au 175, rue St-Charles ouest, à Longueuil, du 12 février à la fin avril 2006.
4 Stéphane Baillargeon, « Daniel Turp, Pour une culture de la cullture au PQ », in Le Devoir, 24 avril 2006.