Aux voyageurs du métro qui traversent Paris d’est en ouest, le ciel apparaît d’un coup lorsque la rame sort de son souterrain pour devenir aérienne. Station Barbès-Rochechouart, c’est alors sous l’espèce du chantier que la vue surplombante découvre l’un des quartiers les plus populaires de la ville. Flux continuel des voitures et ballet sans fin des bonimenteurs, chevauchement d’étals et juxtaposition d’enseignes criardes au-dessus des bazars, colonies de présentoirs qui envahissent les trottoirs et publicités qui s’élèvent en gloire parmi les antennes.
Non, le devenir-fou n’est plus un fond qui gronde; oui, il monte à la surface des choses. Car dans la ville comme carrefour des mondes, c’est le chantier du monde en devenir qui s’offre au regard. Et dans ce lieu précis de la ville, à peine le regard a-t-il cru au sigle calligraphique annonçant l’entrée d’un hammam, qu’il s’est rendu au néon signalétique indiquant celle d’un cyber-pointphone.
Station Barbès-Rochechouart, le point de vue plongeant sur « cet étalement des événements à la surface » que devient la ville, lorsque s’y côtoient le plus trivial et le plus secret, comme le plus éphémère et le plus pérenne de l’activité humaine, est celui d’où se rappeler Leibniz élaborant, au début du XVIIIe siècle, la notion du point de vue relatif par la vision multi-angulaire des toits de la ville : si leur configuration reste toujours la même, leur représentation se modifie, suivant la perspective d’où on les observe.
À la suite de cette pensée s’inscrit, alors, Deleuze réfléchissant le miroir d’Alice comme forme philosophique de l’événement : « dans leur différence radicale avec les choses, les événements ne sont plus du tout cherchés en profondeur, mais à la surface [...]. La continuité de l’envers et de l’endroit remplace tous les paliers de profondeur. »
Et tel est bien ce qui s’incarne avec le chantier pour figure allégorique de l’état du monde en processus permanent. Abolissant toute notion d’écart entre fond et surface, la ville habitée de l’homme pour le monde travaillé par l’humanité...(extrait)
ETC