Isabelle Lelarge : Par quels cheminements artistiques en êtes-vous arrivée à travailler la thématique des chantiers ?
Isabelle Hayeur : Mon intérêt pour les chantiers fut d’abord lié à mon propre vécu, puis à ma rencontre avec les travaux de certains artistes. J’ai grandi dans une petite ville de la rive nord de Montréal faisant maintenant partie du vaste territoire périurbain entourant la ville. En moins de 20 ans, ces régions ont été complètement transfigurées. Le paysage que j’ai connu, de l’enfance jusqu’au début de la vingtaine, fut celui d’un perpétuel chantier. Le rapport affectif que j’ai entretenu avec ce « déracinement en continu » fut plutôt douloureux. Cette réalité n’est pas seulement la mienne mais celle d’une grande partie de la population du Québec, de l’Amérique et du monde industrialisé en général.
I. L. : Que signifie pour vous la thématique du chantier et renferme-t-elle d’autres référents dans votre travail (par ex., les «Excavations» présentées chez Thérèse Dion, à Montréal) ?
I. H. : Je suis intéressée par les relations de réciprocité qui existent entre l’homme et le monde : nous fabriquons des paysages, ce qui façonne aussi notre identité en retour. Je cherche à fabriquer des lieux qui révèlent les états des paysages et pointent vers les failles de notre manière d’habiter le monde, sans toutefois adopter une posture dénonciatrice, qui pourrait être réductrice.
L’homme s’inscrit dans le monde par ses actions. Notre époque est probablement celle où cette relation est la moins harmonieuse. Comme nous disposons aujourd’hui de moyens techniques très performants pour agir sur ce qui nous entoure, il me semble d’autant plus important de rétablir cet équilibre.
La représentation du chantier dans mes images se veut principalement une critique de la notion de progrès et de la vision marchande de nos sociétés. Lorsque le principe d’utilité subordonne les autres valeurs et que l’économie devient souveraine, les territoires sont simplement vus comme « ressources » et envisagés en tant que sites à dépouiller ou à consommer (tourisme). Aujourd’hui, cette logique instrumentale tend a envahir tous les champs de l’activité humaine...(extrait)
ETC