Une immense boîte, assez semblable à celles que les entomologistes utilisent pour conserver et exposer une collection d’insectes, attire l’usager du métro qui veut vérifier son apparence dans le grand miroir qui en occupe le fond. Fasciné par son image comme un papillon par la lumière, le voici pris au piège de l’œuvre dont il fait partie, de façon éphémère, en s’y intégrant par son reflet mouvant et fugitif, qui la transforme en un perpétuel work in progress. Tel Gulliver parmi les Lilliputiens, il se retrouve au milieu d’une multitude de minuscules usagers du métro. En effet, Éric Lamontagne n’a pas mis sous verre, dans cette nouvelle œuvre, des spécimens étranges comme l’Homo Calvitus, l’Homo Pilus ou encore l’Homo Parasitus à lunettes, qui faisaient partie des Portraits dégénérés obtenus grâce à la « photobiogénétique » une pseudo-science dont l’artiste est l’inventeur , qui lui avait permis de modifier l’apparence de ses modèles en exagérant leurs attributs physiques. Placées à égale distance les unes des autres, ces photographies de personnes « ordinaires » tournent le dos à celui qui, s’étant approché pour se regarder, voit ensuite dans le miroir le reflet de tous ces êtres humains aux yeux fermés, comme s’ils avaient été congelés pour l’éternité. Vice-versa, il est également impossible d’examiner l’œuvre sans se voir, la participation étant un pré-requis qui oblige le regardant à confronter sa représentation avec la représentation. L’Homo Urbanus semble être la transposition dans le monde réel de la métaphorique boîte de la représentation, imaginée par Georges Didi-Hubermann. En effet, dans Devant l’image, le philosophe décrit « la boite de la représentation, où tout sujet se heurtera à la paroi comme au reflet de soi-même, comme un étrange filet opaque dont les mailles ne seraient faites que de miroirs […] mais aussi clos qu’une boîte »1. Celui qui analyse les œuvres d’art doit ouvrir la boîte, mais il doit aussi « attendre que le visible prenne et, dans cette attente, toucher du doigt la valeur virtuelle de ce que nous tentons d’appréhender sous le terme de visuel »2. Or, s’il est vrai que l’œuvre d’Éric Lamontagne comporte un double discours éthique et métaphysique, la valeur formelle de la représentation est aussi fondamentale dans sa démarche.
Dans Les Caractères, La Bruyère, le célèbre moraliste du XVIIe siècle, jugeait nécessaire de remettre les hommes à leur place. Pour rabattre leur orgueil, il invectivait ainsi ses contemporains : « Espèces d’animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce ». Puis il ajoutait, recourant au procédé de la prétérition : « Je ne parle point de […] vos caprices, de vos folies qui vous mettent au-dessous de la taupe et la tortue »3. Or, la folie de l’homme, sa mégalomanie, s’est considérablement accrue depuis le règne du roi-soleil...(extrait)
ETC