Corps en (r)évolutions:
Le corps résistant
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Que fait le corps résistant quand il prend son appui et son espoir dans la lutte et dans la création ? Qu’il soit greffé à une société pour une libération ou pour intervenir dans le cours de l’art et de l’histoire de l’art, le corps résistant montre et interroge son monde, sans l’idéaliser outre mesure, puisque le réel qui l’occupe est un espace incommensurablement grand où le rêve est impuissant.
Alors que la carte géopolitique du monde change, l’ensemble des médias et plusieurs revues traitent abondamment de mondialisation ou, encore, de frontières. Pour sa part, ETC propose dans cette livraison un regard porté sur le corps politique en révolution, en résistance, sur le corps en évolution ou en libération. Par ce dossier divisé en deux parties – Est-Ouest – où les concepts de révolution et de résistance sont inextricablement liés, nous abordons divers exemples actuels de ce que produit le corps en révolution dans un système politique qui ne lui convient pas et qui est en mutation. Dans un deuxième temps, nous visitons le corps évolué, libéré, qui traduit des recherches formelles intenses et audacieuses, singulières, des fusions entre les disciplines. Dans les deux cas, politiques, formels, en Orient comme en Occident, des créateurs tentent de trouver des voies d’apaisement et des propositions qui offrent de nouvelles façons de vivre et de faire de l’art.

Est
La première partie de ce dossier rend compte de l’actualité artistique dans les pays de l’ancien bloc soviétique, et cerne ce qui émerge en termes d’œuvres d’art et/ou d’attitudes de l’après-révolution, dans les pays libérés depuis la chute du mur de Berlin, en 1989. Témoignant d’un « nouveau » multiculturalisme du XXIe, ces propositions proviennent de créateurs de Serbie, Hongrie, Roumanie, Russie, Lituanie, Ouzbékistan voire, du Québec, à la suite d’un échange artistique entre la Bulgarie et le Québec2. L’œuvre ci-contre, de Michel de Broin, renvoie à l’« absurdité » de l’après-révolution, quand on assiste à une succession de systèmes politiques, pour ne pas dire à leurs chevauchements. On reconnaît dans cette œuvre le regard habituel de l’artiste sur son monde, à la fois très juste et très fin.
On remarque des photographies et des actions assez autocritiques par rapport à un art dit international, tout simplement parce qu’on y voit de nouvelles propositions plastiques.
L’entrevue que dirige Christine Palmiéri nous présente deux commissaires russes connus, qui exposent l’art d’Asie centrale au sein de diverses manifestations artistiques majeures, dont la 51e édition de la Biennale de Venise, en 2005. Viktor Misiano et Boris Chukhovich s’intéressent particulièrement aux confrontations et assimilations stylistiques entre l’Orient et l’Occident et au développement de l’art centre-asiatique dans la perspective coloniale, soviétique et post-soviétique. Ils nous expliquent (en anglais pour le premier, en français pour le second) quels types de responsabilités ils assument face au fait que cet art était jusqu’à tout récemment inconnu et que l’Occident risque de l’orientaliser davantage qu’il ne l’est. Boris Chukhovich étudie, de plus, les premières manifestations de l’orientalisme au Québec, en particulier chez Claude Tousignant et certains autres Plasticiens.
L’événement « Surexpositions, Rencontres Photographiques de Timisoara », que commente Isabelle Hersant, présente neuf expositions organisées dans la ville de Timisoara (Roumanie) touchant trois pays, la Roumanie, la Hongrie et la Serbie. De l’après-révolution, nous verrons des photographies documentaires ou artistiques, avec une prédominance du noir et blanc; des images révélant des corps au bord du vide, absents, recouverts, et des silhouettes qui nous renvoient à leur solitude et à leur silence. Pour les Stanikas, artistes lituaniens, Isabelle Hersant nous renvoie aux « corps intimes et aux frontières historiques », avec l’illustration de la violence de la condition humaine.

Ouest
Pour la première fois, nous abordons l’opéra dans nos pages. Est-ce le fruit du hasard qui nous mène en même temps vers deux scénographies si prodigieuses qu’elles exacerbent le corps ou l’humain, devenu infiniment minuscule. L’Archange, opér’installation produit à Montréal par Chants libres, et le Tristan & Isolde, de Wagner, produit à Paris par Peter Sellars et Bill Viola, sont tous deux des réalisations qui prônent l’apologie d’une fusion entre certaines disciplines artistiques – chant, vidéo, installation vidéo, musique électroacoustique. Leurs travaux bouleversent, tout comme ceux de Stéphane Gladyszewski qui, en danse actuelle, dans Aura, situe le corps au centre d’une problématique de l’image et du mouvement. Ses corps-écrans sont nés d’une rencontre complexe entre la vidéo, le corps en mouvement, le son et la matière, et ils nous amènent à percevoir différemment.
Le corps est aussi anonyme et vit dans la ville. Avec Éric Lamontagne, à la station de métro Côte-Vertu (Montréal), une immense boîte invite l’usager du métro à vivre une mise en perspective de son propre corps.
Enfin, une autre relation au corps ne peut être occultée, celle de la collaboration entre KIT et Robert Saucier, dans Infrasense, qui renvoie au corps technologique dans le contexte d’un immense jeu.
Par ordre d’apparition, dans ce dossier : un corps scénographié, un corps victorieux de femme kamikaze, un corps de militaire explosé, des corps nus, bruts, dans la nature, armés et en confrontation, des corps d’enfants en nombre important, des corps sur le sol, sur la pierre, sur l’herbe. Un travail sur le corps avec de la boue, des corps morcelés, des cheveux reliés au corps tels de cordes musicales, des corps travaillant, voyageant, en action, des corps protestants, des corps et leurs gestes d’hommes d’affaires, des corps itinérants, fumants; des corps gisants, des corps lumineux, lyriques, sertis d’écrans, des corps dans la ville, des corps-écrans; des corps en révolution tournoyant dans l’espace, des corps minuscules comme des grains d’immenses décors, des corps technologiques et culturels en proie à l’interaction.

Isabelle Lelarge

Notes
1 Le dossier « Présence ou Comment tuer Duchamp » qui était prévu pour publication dans ce numéro de ETC est remis sine die, suite à des circonstances hors de notre contrôle.
2 Il s’agit du projet « radical : vaguely », conçu par la commissaire et regrettée Rossitza Daskalova, ainsi que par Svilen Stefanov et présenté en 2004 à Plein Sud et au Centre Expression, au Québec, ainsi qu’à Sofia, en Bulgarie.

ETC