L'action se passe le 19 novembre 1971 au F Space, Santa Ana, Californie1. Face à un petit groupe convoqué pour l’occasion, Chris Burden, un étudiant en art, se tient debout contre un mur éclairé. Devant lui, l’un de ses amis, celui à qui il a demandé d’en faire sa cible vivante. La carabine 22 long rifle est tenue à une distance d’à peine cinq mètres de son corps immobile par le tireur, qui vise en essayant d’effleurer seulement la peau. Mais la balle pénètre dans le bras et, manquant l’os de justesse, ressort de l’autre côté. Sous le regard tétanisé du public, Burden a réalisé Shoot. Œuvre de quelques minutes qui le propulsera en un temps record sur la scène internationale comme elle s’est inscrite, au regard de l’histoire, en paradigme de la performance et du body art.
« L’art, c’est la vérité de la fiction », affirmait Nietzsche. Fixée dans nos mémoires à l’instar du Tir dont elle a l’impact, la formule se transforme néanmoins pour devenir performative dès lors que l’artiste s’incorpore en tant qu’œuvre. Mais plus encore, à rejouer la violence de la société au péril de sa propre vie, Burden réalise cet instant nietzschéen où l’art se révèle comme étant à la fois le voile et le déchirement du voile. C’est-à-dire l’illusion, ou ce que l’œuvre comme mise en scène du réel recèle de leurre miroitant, en tant qu’elle est fabrication d’apparence. Et la mise à nu de l’illusion, ou ce que l’œuvre comme scène du réel comporte de savoir brut, en tant qu’elle est manifestation de sens. Dès lors, si « la vérité de la fiction » se rencontre dans cet écart entre surface et fond, n’est-ce pas que de ce dernier, puits ou interstice, s’est d’abord constituée la fable, fonds commun de l’humanité et fondation même de la fiction d’où se comprend la structure de l’art ?...(extrait)
ETC