Les centres d’artistes du Québec publient un nombre impressionnant d’ouvrages d’édition depuis une trentaine d’années,
assez pour qu’il soit tout à fait pertinent de réaliser un colloque de trois journées pour en débattre. L’événement organisé par le Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec (RCAAQ) constituait, de plus, une « rencontre qui s’inscrit dans une intention de réseaux de centres d’artistes québécois et canadiens dont les intérêts convergent vers des problématiques communes. »1
Intitulée « Tiré à part/Off Printing : situer les pratiques d’édition des centres d’artistes/Situating Publishing Practices in Artist-run Centres », la rencontre qui a eu lieu à Québec, du 15 au 17 octobre 2003, est passée assez inaperçue à l’époque. Dans un ouvrage que publie le RCAAQ, nous bénéficions aujourd’hui de la lecture des actes des trente-trois conférenciers qui y étaient conviés.
Les centres éditeurs
Dans ce colloque, les intervenants ont partagé leurs expériences de la pratique de l’édition dans un milieu d’arts visuels et d’expositions, alors qu’ils rencontrent diverses problématiques et trouvent des moyens parfois différents pour réaliser ce qui est un de leurs premiers mandats, soit la sauvegarde d’une mémoire actuelle, via le texte et l’imprimé. En premier lieu, les membres des centres d’artistes s’entendent sur le fait que l’activité de publier, surtout sur une base quasi permanente, est complexe tant sur le plan financier qu’organisationnel.
Plusieurs représentants de centres, dont La Centrale, regrettent qu’une politique éditoriale ne soit pas ancrée dans chaque centre. France Choinière, quant à elle, se demande aussi si tous les centres d’artistes au Canada ne devraient pas avoir un programme d’édition. Elle présente la politique de Dazibao, qui repose sur un contenu réflexif portant uniquement sur une discipline, en l’occurrence la photographie :
« Une politique éditoriale, c’est simple : il s’agit d’un ensemble de règles fondamentales auxquelles devrait être soumis l’ensemble des publications d’un organisme. Nul besoin d’aspirer à un statut de maison d’édition ou de souhaiter créer à long terme un corpus structuré d’ouvrages pour se doter d’une politique éditoriale. La politique éditoriale d’un centre d’artistes devrait simplement refléter, dans un contexte d’édition, le mandat général de cet organisme. En fait, la politique éditoriale serait un peu un pense-bête pour nous rappeler à l’ordre lorsque parfois dans le développement de certains projets, nous nous écartons un peu trop de ce que devraient être nos priorités…2
Au contraire d’une cohabitation entre les deux disciplines des arts visuels et de l’édition, on perçoit toujours un souci premier de documentation et de diffusion. Plusieurs centres proposent, en effet, l’autonomie, par la création de maisons d’édition indépendantes (André Gilbert) pour obtenir un financement spécifique, non inhérent à un budget de fonctionnement, etc. Aussi, poursuit-il, la mise en œuvre d’une politique éditoriale soutenue demande, à long terme, un investissement très important. Carl Johnson croit, pour sa part, qu’il est de plus en plus difficile de trouver du financement, que le nombre de lecteurs est limité. Il se demande comment il se fait que les bibliothèques universitaires et municipales ne collectionnent pas ces ouvrages d’édition. On soulève aussi la problématique de la concurrence avec le méga marché de l’édition commerciale, qui ne permet pas aux ouvrages spécialisés d’être vendus en grande librairie. L’État doit soutenir davantage cette portion de la production des centres et il faut une politique éditoriale interne (type de publication, le lectorat visé, et selon quelle fréquence) bien encadrée. Michael Turner propose que les centres d’artistes s’associent à des éditeurs établis (dans les cas autres que les catalogues d’exposition) pour réaliser de la coédition. Enfin, Joe Blades croit aux avantages de la coédition, qui permet de bénéficier de l’expérience de l’éditeur qui travaille avec le centre.
L’ensemble des allocutions furent prononcées par sous-groupes, selon cet ordre :
« Les publications, manifestes des centres d’artistes » (AA Bronson); « La publication : objet de promotion ou de réflexion ? » (Michèle Thériault, Gary Hall, Lisanne Nadeau); « Des publications pour qui ? » (Keith Wallace, Lesley Johnston, Ahasiw Maskegon-Iskwew; « Les points de vue d’artistes sur la question de la publication en centre d’artistes (Raymonde April, John Murchie, Dominique Rey); « La politique éditoriale et les centres d’artistes » (France Choinière, Lorna Brown, Gdionne McAffee); « L’artiste éditeur » (Andrew Forster, Bertrand Carrière, Richard Martel); « L’édition alternative à l’étranger » (David Platzker, Christoph Keller, Nathalie André); « Le financement »; « La coédition », « Les nouveaux supports éditiques, réservation et distribution »; « L’avenir des publications dans les centres d’artistes (Anne-Marie Ninacs, François Dion).
Selon une étude de 2002 effectuée par le RCAAQ, entre 1998 et 2002, 37 centres d’artistes du Québec3 ont publié 350 publications, soit 87 publications annuellement, ou plus de 9 par centre. Ce qui n’est pas inintéressant en terme de quantité d’outils de promotion disponibles par centre et créateur/membre. Les traces des expositions ont lieu et ces ouvrages de papier sont collectionnés, mis en vente lors d’événements divers, etc.
En calculant, on pourrait presqu’avancer que chaque artiste de centre d’artistes (parmi les 37 centres qui publient) a bénéficié, entre 1998 et 2002, pour chacune de ses expositions, de la publication d’un catalogue d’exposition ( ? ). Ce phénomène, pourrait-on dire, d’édition à grand renfort dans le secteur culturel, en terme de nombre de titres, davantage que de tirages (le tirage moyen se chiffre entre 500 et 1000), date, toujours selon le rapport du RCAAQ, d’environ une quinzaine d’années. Tant mieux si les expositions en centres d’artistes sont enregistrées sur papier. Mais cela confirme aussi que les gouvernements procèdent par saupoudrage de subventions, que peut-être tous ces argents devraient être mieux ciblés, à défaut de s’ouvrir plus à la prospective et à la communication, et à des projets majeurs.
Michèle Thériault soulève qu’on vise d’abord le quantitatif plutôt que le qualitatif et que cette abondance de publications est une conséquence directe de l’importance que les gouvernements accordent à la promotion et à la diffusion. La question de la non-rentabilité financière des publications, aussi, inquiète certains centres. La rentabilité en édition, tout comme en art, participe aussi d’un projet de collection et se planifie sur une longue période de temps.
Cette question des centres d’artistes devenus éditeurs intéresse éminemment ETC, puisque qu’une revue d’art fait ce travail, soit la promotion de l’art actuel mais dans un contexte de critique d’art, et non uniquement dans une notion d’enregistrement. C’est là que la décision d’avoir une politique éditoriale engage considérablement un travail d’édition à s’enrichir, et par le fait même à être de la création au même titre que l’art (mais ceci est un autre débat). Si je m’en tiens aux propos tenus par Anne-Marie Ninacs, qui a collaboré comme auteure en centre d’artistes, il semble que les auteurs n’y soient « pas à leur juste place »4. Elle soutient :
« Quelle place les artistes entendent-ils faire aux historiens, critiques, théoriciens et autres écrivains du monde de l’art? Car une vraie collaboration ne peut pas se faire que sur invitation : elle adviendra lorsque le fait d’écrire sur l’art sera considéré par les auteurs eux-mêmes au premier titre comme une véritable pratique et non seulement comme un outil de communication subordonné aux œuvres… »
Isabelle Lelarge
1 Bastien Gilbert, « Tiré à part/Off Printing ou comment… », in «Tiré à part : situer les pratiques des centres d’artistes/Off Printing, Situating Publishing Practices in Artist-run Centres», RCAAQ, Montréal, 2005, p. 6.
2 France Choinière, « Le politique d’une politique éditoriale », in «Tiré à part : situer les pratiques des centres d’artistes/Off Printing, Situating Publishing Practices in Artist-run Centres», RCAAQ, Montréal, 2005, p. 68-72.
3 Sur les 48 centres d’artistes répondants à cette étude du RCAAQ portant sur les publications réalisées dans les centres d’artistes québécois, 37 ont réalisé des publications (77,1 % des répondants)… les 11 ayant affirmé par la négative (22, 9 % des répondants) déclarent ne pas faire de publications par manque de moyens financiers comme principale raison: et 9 % d’entre eux déclarent ne pas vouloir en faire dans un avenir rapproché. Voir Viviane Paradis, « Trente ans de publications », in «Tiré à part : situer les pratiques des centres d’artistes/Off Printing, Situating Publishing Practices in Artist-run Centres», RCAAQ, Montréal, 2005, p. 24-29.
4 Anne-Marie Ninacs, Écrire sur une œuvre ou faire œuvre d’écriture ? Quelques réflexions sur la place des auteurs au sein des centres d’artistes, in «Tiré à part : situer les pratiques des centres d’artistes/Off Printing, Situating Publishing Practices in Artist-run Centres», RCAAQ, Montréal, 2005, p. 143-146.
ETC