Encore une autre fois, je rassemble dans cette rubrique des images « tristes ». D’abord, celle d’un portrait récent d’Harald Szeemann, reçu par internet à la suite de son décès, par le biais de la compagnie, désormais inéluctable, e-flux, expéditrice de nouvelles culturelles de par le monde, qui inonde nos ordinateurs, chaque jour, de messages en anglais, la langue du monde. Cette image est retenue, pour notre part, à la mémoire du célèbre critique d’art et commissaire d’exposition, décédé le 18 février dernier, à l’âge de 71 ans, parce qu’il a révolutionné la profession de commissaire d’exposition, dès la fin des années 1960. Né à Berne en 1933, Szeemann créa la profession de commissaire indépendant à une époque où il était mal venu d’exercer tout travail avec liberté et ludisme. Original et excentrique, il étudia l’histoire de l’art, le journalisme, et se passionna pour Alfred Jarry et la Pataphysique. En pleine période de happenings, fin soixante, il proposa le premier des expositions où « l’attitude devient forme »1 alors qu’en même temps, il ne s’opposait ni à la recherche formelle ni à la cohabitation d’autres processus de désignations artistiques pour donner une hétérogénéité 2 qui, en définitive, caractérise assez bien ce début d’ère postmoderne. Szeemann exposa des œuvres audacieuses, exploratoires, ou exclues, ou refusées, au sein des manifestations artistiques et des musées les plus prestigieux 3 . Il influença l’art par son tempérament que l’on qualifia de provocateur, lui qui pensait qu’actuellement, il n’y a pas retour d’un art engagé mais plutôt la survenue d’un art subversif. Ces dernières années, il s’intéressait en priorité à des artistes qui traitent de l’exil, d’idéologie, de barbarie, de racines perdues et d’espoir trompé. Histoires et racines de Kosovars, Bosniaques, Albanais et Serbes.
En octobre 2004, Szeemann fut le commissaire d’une nouvelle biennale d’art contemporain, à l’occasion de la 1reédition de la Biennale de Séville, en Espagne. Parmi les soixante-trois artistes qu’il avait sélectionnés pour participer à cette manifestation, l’Italien Maurizio Cattelan, reconnu également pour bien manœuvrer diverses tactiques de provocation (on pense entre autres à sa célèbre représentation du pape frappé en pleine tête par un météorite) a, cette fois, exposé une œuvre qui a (encore) fait esclandre et scandale, et nombreux furent ceux qui réclamèrent qu’elle soit retirée. Quant à elle, la directrice de l’événement, Juana de Aizpuru, refusa de plier. Elle appuya Szeemann et Cattelan, « tout en dénonçant l’hypocrisie d’une société qui s’émeut d’un pantin pendu, mais qui est capable de regarder à la télévision un enfant mourir de faim dans les bras de sa mère sans y prêter attention. »
Par subversion, il entendait le besoin de détruire ce qui s’est fait prédominant et trouvait normal qu’une partie des individus veuillent détruire ce qui s’est passé. En prière, il a énoncé ceci.
« je suis privilégié
je n’ai pas peur de transpirer
je n’ai pas peur de l’esthétique
je n’ai pas peur des amis
je n’ai pas peur des ennemis
je n’ai pas peur des concepts
je n’ai pas peur du contact
je n’ai pas peur
de la main glacée des années 70
je n’ai pas peur
de la ruine des année 80
je n’ai pas peur de vieillir
dans les années 90
Parce que je suis pour l’erreur
Parce que je suis pour le risque
Parce que je suis pour l’autre. »
Extrait de la prière de Harald Szeemann,
« Pour l’honneur professionnel du conservateur, pour les années 80 en prévision de l’an 2000 ».
Comme on le sait, au Québec, depuis près de 10 ans, une minorité de créateurs actuels s’est retournée vers ces concepts des années soixante qui valorisent l’action, version années 2000, et la relation à l’autre (dixit Nicolas Bourriaud) mais sauce Québec, probablement plus subversive qu’engagée ( ? )
La réalisation d’œuvres d’art, la recherche formelle, et donc leur présentation au sein de lieux d’exposition « fermés » ( ? ) ne sont plus requises. Mais il serait dommage qu’on rase le « reste », d’un geste qui repousse la mémoire et tout ce que les créateurs, ceux de la modernité, en tous cas, ont enseigné.
La grande différence entre les créateurs des années soixante et ceux d’aujourd’hui est l’immense pouvoir officiel qu’ils détiennent maintenant, ici. Peut-on vraiment revendiquer et, à la fois, faire la loi ?
Je prie, humblement, comme l’a fait Szeemann pour assouvir sa soif d’indépendance et de liberté pour que l’objet d’art demeure. Pour que l’objet d’art soit libre de tout dogme.
Isabelle Lelarge
Notes
1 En référence à sa première exposition majeure, « Quand les attitudes deviennent formes », à la Kunsthalle de Berne, en 1969.
2 Une hétérogénéité marquée, on le sait, par une succession de courts et de riches concepts, tous pensés en vue d’anéantir le précédent. Entre autres, fin 1965, on se sortait à peine de la lutte entre minimalistes et conceptuels (sur ces querelles intestines et, en particulier, celle entre Daniel Buren et Bruce Nauman, ainsi que sur les notions d’« historicité » et d’« historicalité », voir Benjamin H. D. Buchloh, dans Formalisme et historicité, autoritarisme et régression, p. 39-40, Éditions Territoires, Angers, 1982.
3 Les Documenta à Cassel, Biennale de Venise, Biennale d’Istanbul, Biennale de Lyon, Biennale de Séville, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Kunsthalle de Berne, Kunsthalle de Zürich, Palais des beaux-arts de Bruxelles, etc.
ETC