Deux hommes, apparemment étrangers l'un à l'autre, logent dans un même appartement, d'une modernité rigoureuse et déprimante, aux allures de petit dortoir ou de lieu de passage pour travailleurs itinérants. Parce qu'à l'étroit, ils n'ont pas d'autre choix que de chercher à lier conversation; du moins est-ce là ce que l'un des deux fait avec entrain et obstination, alors que l'autre se montre plus réticent à engager le dialogue. De fil en aiguille, le premier se livre à d'étranges théories rocambolesques, alors que l'autre répond avec réalisme et indifférence aux élucubrations du premier. La tension monte quelque peu. Puis, à la faveur d'un jeu de société qui dégénère, c'est l'empoignade, la lutte, l'échange de coups.
Ce scénario ne semble pas provenir d'un grand film à suspense et n'offre rien de bien croustillant à l'imaginaire du spectateur. Mais il a ceci de particulier de nous être présenté en doublé puisque deux images, issues de prises et d'angles de vue légèrement différents, habitent côte à côte et se chevauchent presque. Il y a, aussi, une autre singularité. C'est que la séquence décrite plus haut, si elle est fidèlement suivie dans ses grandes lignes, est en fait répétée en d'innombrables variations, non seulement dans les angles et plans choisis, mais aussi dans le détail de ce qui mène peu à peu à l'altercation. Les deux hommes, des dockers, discutent en chacune, jouent aussi et en viennent aux mains. Mais, passé cette ligne commune, les sujets qui les font s'affronter sont différents, même si leurs réactions l'un à l'autre respectent les mêmes schèmes.
En fait, Win, Place or Show (1998), de Stan Douglas, offre 204 023 variations de sa petite histoire de 6 minutes et pourrait être joué 20 000 heures durant avant que ne soit répétée une séquence. L'action est sise dans la reconstitution d'un projet réel, mais qui ne vit jamais le jour, de développement immobilier moderniste pour ouvriers de Strathcona à Vancouver. La facture des images et des décors reproduit une série semi-documentaire de Vancouver, datant de 1968, qui connut un certain succès... (extrait)